A cette heure où mes derniers élèves de 4° viennent de quitter la salle de classe après avoir écouté un cours d'électricité puis couvert le tableau de coeurs et de mots impudiques mais tellement gratifiants pour moi, qui ai passé plus de 23 ans à leur côté, je respire une dernière fois l'atmosphère de ma salle de classe et je m'apprête à regagner la salle des profs où m'attendent tous mes chers collègues.

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Voilà, aujourd'hui, jeudi 27 novembre 2014, c'est  le dernier jour de ma carrière de prof et pour l'occasion je vais vous raconter une anecdote de...chiffons (pour changer!)

Je me souviens... en 1991, j'étais stagiaire IUFM à Tours, (autant dire le NORD!) et lors de ma toute première pré-rentrée, j'avais décidé de porter par provocation, un tee shirt Waykiki rayé bleu et blanc. Ce n'était pas les rayures qui étaient provocatrices, ni leurs couleurs d'ailleurs mais j'avais choisi ce tee-shirt, parce qu'il arborait dans le dos, le singe Waykiki représenté derrière des barreaux, avec un numéro matricule et un énorme boulet au pied. C'était une provocation réelle mais bien naïve qui relevait d'un mal-être plus profond mais inconscient.

Aucun autre tee-shirt n'aurait pu, à l'époque, exprimer le sentiment d'enfermement personnel que je ressentais à l'entrée de l'Education Nationale, ni la peur de ne pouvoir m'exprimer dans ce système lourd et écrasant comme un mammouth.

C'est étonnant comme cette image de la prison, endormie depuis plus de 23 ans, a brusquement ressurgi, ce 20 juillet dans le bureau du chef d'établissement! Ce jour-là, au moment où le directeur apposait le tampon du collège sur mon dossier de retraite, j'ai superposé son geste, en contre-jour, à celui d'un gardien de prison qui appose le sceau de la liberté, et j'ai ressenti ce que doivent ressentir, je pense, tout prisonnier "libre" ou "autorisée à sortir". Et Dieu sait que j'ai aimé enseigner.... mais plus que tout j'aime ma liberté!

Aujourd'hui, plus de 23 ans après, (le temps passe vite), je porte une jolie robe en dentelle noire et blanche (il y a du progrès!!), et je me sens enfin libre, pleinement libre. Même si avec le recul, je pense que j'ai été moi-même, sans tricher et que j'ai pu transmettre quelques unes de mes valeurs, j'ai cependant souffert du manque de dynamisme de ce système, de son manque d'inventivité et de sa perversité à écraser les faibles, à inventer des réformes inefficaces qui désespèrent enfants et adultes, à marcher sur la tête et à abandonner les plus méritants.

Mon départ à la retraite est un choix, ce n'est pas une fin en soi, c'est une continuation de moi. Je continuerai à enseigner et à transmettre.  Et je pense que je file un bon coton!

Avant de tirer ma révérence, je voudrais dire à mes collègues deux choses:

- Depuis quelque temps, j'observe dans la salle des profs, la multiplication des machines à café, j'ose espérer que cela n'indique aucune mésentente, aucun repli ou volonté d'isolement, aucune division, aucune séparation, mais plutôt une volonté de diversifier les goûts pour le café (une machine pour un goût plus fort, l'autre pour un café plus caramélisé...etc), une envie de partage.

Dans la salle des profs, il y a des personnes qui souffrent, des personnes moins heureuses que je ne le suis aujourd'hui, prenez soin d'elles, travaillez ensemble, unissez-vous, prenez soin de vous tous ensemble. Profiter de la pause café pour partager.

- Lorsque j'ai signé, en 1991, j'ai signé pour transmettre le savoir, le savoir-faire et le savoir être; je me suis éclatée dans le savoir être. Alors continuez d'enseigner avec vos tripes, avec votre coeur et avec vos émotions, comme je l'ai fait. Arrêtons de penser et d'imposer la pensée que la transmission et coupée de l'affection, c'est totalement faux et ridicule. Continuez d'enseigner comme vous êtes et non pas comme on voudrait que vous soyez!

Le temps file alors profitez de la ...

Je remercie mes chers collègues composant l'équipe des sciences et surtout mon complice de 11 ans, Philippe, qui a été un véritable pilier, un ami. Il va se sentir bien seul. Il va me manquer.

J'encourage mes élèves à poursuivre leurs efforts et à ne pas perdre leur confiance en eux, sans moi.

Ma phrase n'est pas terminée, je la complète en y ajoutant le mot le plus important de mon vocabulaire, c'est le mot Vie !

Aujourd'hui, je sais que je n'enseignerai plus dans une salle de classe, mais que je serai à ma place dans ma cour de réCréation.....

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A très bientôt.